10 conséquences du harcèlement sur le harcelé

Le harcèlement est une difficulté relationnelle et collective s’attaquant à l’identité d’un travailleur mais aussi au sentiment de confiance et de sécurité d’un groupe. Bien qu’on parle souvent des signaux pour le repérer (critiques, humour, rétrogradation, rumeur, isolement…), on parle beaucoup moins des conséquences que le harcèlement peut avoir sur une personne. En voici quelques-unes.

Le harcèlement crée un climat où tout peut potentiellement se transformer en une critique, une attaque déguisée. La personne qui traverse ce climat va donc tout naturellement apprendre à déceler dans son environnement les « dangers ». La surinterprétation est un processus cognitif qui entretient à lui seul le climat de harcèlement. Une fois que ce processus s’installe, chaque geste, action va être interprétée pour déterminer où se trouve le danger. Un simple « Bonjour » peut-être vécu comme une menace. Envoyer un mail peut devenir une tâche ardue (comment éviter de froisser quelqu’un ? D’avoir une critique en retour ?…). Le processus de surinterprétation est à la fois une protection (anticiper les danger et se protéger) et une spirale infernale (voir les dangers même là où ils ne sont pas).

Dans les situations de harcèlement, il y a énormément d’émotions qui sont présentes. Par contre, il est difficile de les exprimer directement. En effet, les émotions sont souvent critiquées à leur tour. « Pourquoi te mets-tu dans un tel état ? Si on ne peut plus rigoler » ; « Tu pleurniches encore ! ». Une personne harcelée apprend donc rapidement à ne pas montrer ses émotions pour éviter d’encaisser encore plus de critiques. Pourtant, les émotions ont raison d’être. Entre la peur de ce qu’il pourrait leur « tomber dessus », la colère d’être injustement accusé et la tristesse face au constat qu’une belle relation se transforme en cauchemar, il y a de quoi créer un tsunami émotionnel. Ces émotions s’amassent à l’intérieur du travailleur. Et comme toute émotion non gérée, elles moisissent, s’intensifient jusqu’au moment où elles deviennent ingérables.

Les critiques constantes, la culpabilisation, l’alternance entre remarques polies « pour t’aider » et humiliations détruisent l’identité même du travailleur. Il en revient dès lors à se remettre en question, à considérer qu’il a tout les défauts et à prendre pour agent comptant ce que les « autres » lui auraient dit. En outre, le harcèlement a tendance à reporter la responsabilité de tous les problèmes sur le harcelé (même ceux qui ne lui appartiennent pas !). Il est fréquent d’entendre des personnes harcelées convaincues d’être responsable d’un problème sur lequel ils n’ont aucune prise.  

Ce qui est particulièrement difficile à gérer dans le harcèlement, c’est la succession des évènements. Une situation prise séparément n’est en soi pas très grave. Ça peut arriver dans tous les métiers. Par contre, 2 fois, 50 fois, 100 fois deviennent de plus en plus difficiles. Le fait que chaque situation n’est en soi pas « grave », qu’elle est souvent suivie par des moments « positifs », des excuses ou encore un déni de la réalité (« Non, je ne t’ai jamais demandé de réaliser cette tâche » ; « Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Tu as mal compris ») va entrainer chez le travailleur harcelé une perte de repères. Est-ce que c’est moi qui imagine des choses ? En réalité, la personne harcelée n’imagine rien. Ce qu’elle vit est réel. Elle commence toutefois à en douter. Cette perte de repères est extrêmement déstabilisante et peut conduire à l’impression de devenir parano, schizophrène, fou.

Après avoir vécu une situation de harcèlement et avoir expérimenté que même derrière un feedback positif se cache une attaque déguisée, il devient évidemment difficile d’accepter de la part d’autres personnes  que le travail réalisé est bien fait ; qu’on est content… Cette difficulté peut suivre le travailleur des années après qu’il ait quitté la situation de harcèlement.  

Le harcèlement est un processus qui se joue dans l’ombre. Passer par des intermédiaires est une technique fréquemment utilisée. Cette technique amène le travailleur à ne plus savoir qui est avec lui, qui est contre lui. Il faut encore ajouter à ce contexte qu’un travailleur harcelé à honte. Il s’enfonce alors dans une situation où il se tait et s’enferme sur lui-même. Le harcèlement est un tabou dont il ne faut pas parler. Or sortir de l’isolement et du tabou (attention, pas n’importe comment) est probablement une façon de lutter contre le harcèlement.

Le harcèlement est un processus collectif, une façon qu’à trouver le groupe de se maintenir malgré les informations paradoxales qui le composent. Le groupe désigne donc « un coupable » chargé de porter sur ses épaules la responsabilité du dysfonctionnement collectif. La personne harcelée devient alors « le responsable » permettant aux autres de vivre sereinement. Tant que l’inconfort du groupe n’est pas réglé, il faut donc un coupable. Tout le groupe, consciemment ou inconsciemment, va donc s’assurer de garder un coupable. Il est fréquent qu’une personne harcelée refuse de partir, soit pour ne pas perdre la face, soit pour garder la stabilité du groupe, soit pour garder une sécurité, soit parce qu’elles sont convaincues que ce qui leur arrive est justifié… Cette difficulté à quitter explique pourquoi des personnes harcelées peuvent rester dans cet environnement pendant des années, parfois même jusqu’au point de se suicider.

Expérimenter une situation de harcèlement, c’est un traumatisme. Un traumatisme dont le travail est le déclencheur par excellence. De nombreuses personnes harcelées qui quittent leur travail auront difficile de retourner travailler ailleurs car elles seront assaillies d’angoisse à l’idée même du travail. Il est alors important de travailler sur ce traumatisme professionnel plutôt que d’entrer dans une lutte contre soi-même pour se forcer à aller travailler malgré l’angoisse paralysante.

La confiance en l’autre c’est prendre un risque. Faire confiance, c’est oser se dévoiler, oser s’exprimer, oser entrer en profondeur dans une relation. Le harcèlement est une violence relationnelle. Il me parait donc évident qu’une telle expérience va abîmer très fortement la capacité d’un travailleur à faire confiance. Il faudra peut-être des mois, voire des années après une telle expérience pour qu’un travailleur ose enfin faire confiance.

Un travailleur qui utilise une majorité de ressources cognitives à éviter les critiques, qui ne disposent pas des informations nécessaires pour faire son travail, qui se remet constamment en question ne peut pas être performant. A cela, il faut ajouter le stress grandissant à l’idée de faire son travail ainsi que les émotions paralysantes qui vont augmenter le risque de faire des erreurs. La performance du travailleur harcelé chute donc parfois drastiquement.



Janvier 2026
Sens et Company
Magali Jemine
Psychologue du travail, dynamicienne de groupes, coach et art-thérapeute

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